Vincent Béja
Gestalt psychothérapeute — « Retrouver la douceur du vivant... »

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29 décembre 2015
Vincent Béja

Définir la Gestalt-thérapie ?

Définir la Gestalt-thérapie est difficile car, étant basée sur une compréhension holistique de l’expérience, elle ne se laisse pas facilement enfermer ni décrire par le langage. Par ailleurs c’est une tâche délicate car porteuse du risque de cliver la communauté des gestaltistes qui s’est organisée autour de plusieurs courants. Certains se sont ancrés dans différents courants de philosophie existentielle, d’autres se sont rapprochés de la psychanalyse, en particulier de celle des relations d’objet. Nombreux encore sont ceux qui se sont au contraire appuyés sur une approche phénoménologique. D’autres ont développé des approches basées sur le mouvement corporel tandis qu’ailleurs on s’intéresse à développer une approche intégrative...
Définir la Gestalt-thérapie implique donc de trouver le plus petit commun dénominateur de cet ensemble devenu aujourd’hui assez hétérogène. Au risque d’exclure ceux qui ne s’y retrouveraient pas !...

Par ailleurs, si l’on accepte d’entrer dans la recherche aux côtés des autres modalités thérapeutiques, il est nécessaire que nous puissions expliciter à nos collègues ce que nous faisons et les principes qui guident nos interventions. Définir qui nous sommes et comment nous pratiquons est une nécessité.
Faute de l’avoir fait plus tôt et plus nettement, il apparaît maintenant aux yeux des thérapeutes nouvellement formés aux Thérapies Comportementales et Cognitives (TCC) que la relation et l’émotion sont des acquis récents - si ce n’est tout à fait même des découvertes - des sciences du comportement et de la cognition !!! Ce qui évidemment ferait bondir les fondateurs de la Gestalt-thérapie dont tout l’effort - il y a bientôt 70 ans - fut de construire une approche cohérente à partir des sensations, des émotions et de tout le fonctionnement psycho-corporel, jusque et y compris l’environnement lui-même !

Une échelle de fidélité pour évaluer que l’on fait de la Gestalt-thérapie ?

Pour montrer qu’un thérapeute travaille selon une méthode donnée, on regarde une vidéo d’une ou plusieurs séances prises au hasard dans l’ensemble des séances effectuées par ce thérapeute avec son client et l’on évalue dans quelle mesure ses interventions correspondent au protocole préconisé par la méthode pour un client de même type. Ceci est généralement effectué par plusieurs évaluateurs neutres, ne connaissant de la méthode que le manuel ou le protocole qui devrait être appliqué. S’ils s’accordent positivement on estime alors avoir suffisamment montré que ce thérapeute travaille effectivement selon la dite méthode.
Mais lorsqu’il s’agit de montrer qu’une thérapie est gestaltiste, on ne peut actuellement que se contenter de vérifier que le thérapeute a bien été formé à la Gestalt-thérapie et, éventuellement, qu’il est supervisé par un gestaltiste. Car nous ne disposons à ce jour d’aucune échelle de fidélité permettant de vérifier que les interventions d’un thérapeute ressortissent ou non à de la gestalt-thérapie.

Pour pallier ce manque que l’on pensait jusqu’ici consubstantiel à la Gestalt-thérapie, et créer une échelle de fidélité qui permettrait à des évaluateurs indépendants de confirmer qu’une séance de thérapie est effectivement gestaltiste, une étude a été entreprise récemment par Madeleine Fogarty. Les objectifs et la méthode de cette étude ont été expliqués en détails dans l’article attaché suivant :
« Creating a fidelity scale for Gestalt Therapy » - in Gestalt Journal of Australia and New Zealand - GANZ - 2015
Ceci implique un certain regard sur la Gestalt-thérapie mais aussi et surtout un effort pour rechercher un consensus sur les principes qui définissent la Gestalt-thérapie et les critères permettant de les évaluer. C’est tout l’enjeu de ce travail actuellement en cours.

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Définir... ne serait-ce pas figer ?
Autant de définitions hasardeuses que d’artistes...
Yosemite Park, Californie USA 2010

L’argumentaire simplifié de l’étude de Madeleine Fogarty

Après avoir discuté longuement avec un petit groupe de personnes dont je fais partie, voici finalement l’argumentaire qu’en présente aujourd’hui Madeleine Fogarty :

Gestalt Therapy (GT) has a rich and resurgent body of literature describing its philosophical basis, lineage and the development of clinical methods. Despite this, it is currently impossible to validate GT as an effective psychotherapeutic method within psychology and psychotherapy. This is because there is no accepted method (treatment fidelity scale) for determining whether or not a particular therapist is actually practicing GT in the clinical setting.

The demand for psychotherapies to be accountable in evidence-based practice (EBP) is mounting, particularly in Western countries. Newer psychotherapies such as Acceptance and Commitment Therapy and Dialetical Behavioural Therapy have already developed Treatment Fidelity (TF) measures. This has increased the evidence base for efficacy of these modalities. In order for GT to participate in the system of managed health care, to be accredited and recognized in EBP and to be taught in university courses for health professionals, a TF scale must also be developed for GT.

TF scales do not seek to measure the subjective experience of either therapist or client ; nor do they fully represent the practice of the therapeutic modality. Rather, TF scales operationalize the observable therapist behaviours that are specific to a particular therapeutic modality, and that could be identified by an independent assessor of a live, videoed or audio-recorded therapy session. A TF scale cannot capture every aspect of a particular therapeutic modality : many of the things that occur in a therapy session are difficult to describe or to observe. Despite these limitations, the development of a TF scale is an essential step towards getting a therapeutic modality on the EBP map.

Recommendations on the way TF is established, assessed, evaluated and reported have been suggested and stratified into a staged continuum. The first step on this model is usually the development of a treatment-specific manual. However, such an approach would be anathema to the ethos and practice of GT. Developing TF for GT is also difficult because of the diverse theoretical tradition of GT, its phenomenological foundation, and the process-focus of GT training and practice.

In order to honour the rich diversity of theory and practice in GT, I have therefore chosen a deeply collaborative and consultative method, known as a “Delphi” study. A Delphi study involves seeking a consensus among experts. The Delphi method has been used in education, health sciences and in medical research. The Delphi method was also used to develop a TF scale for emotion-focused therapy.

Many international experts in Gestalt have already agreed to participate in this Delphi study.
In the first stage of the study, I am asking all of the members of the expert panel to complete a questionnaire about Gestalt. The questionnaire will ask the experts to reflect on 8 key Gestalt concepts, and the way these concepts can be operationalized in the clinic as therapist behaviours.

I will collate and compare the answers, and will redraft the concepts and behaviours in light of the comments and suggestions made by the panel members.

If the expert panel is able to reach a consensus about what the key concepts of Gestalt are, and how these can be operationalized as therapist behaviours, then the results of this study will provide the basis for the development of a Gestalt Therapy Fidelity Scale (GTFS). The basic purpose of the GTFS would be to assess therapist fidelity to basic Gestalt concepts : that is, is the therapy that the therapist is providing Gestalt Therapy ?

However, the GFTS would also have a number of other possible uses, including :

  • In research studies, to investigate the efficacy of GT compared to other therapeutic modalities ;
  • In accreditation of GT, by mapping specific techniques of GT onto recognized common factors of psychotherapeutic efficacy ;
  • In training settings, to assess therapist development ;
  • To provide feedback to therapists receiving Gestalt supervision.

If a consensus is not achieved, the Delphi process will instead have gathered a great deal of interesting information about the contemporary practice of GT. Differences will be clarified, diversity can be celebrated, and the results of the survey will be published according to the demographic information gathered at the end of the survey. A TF scale does not limit GT to particular practices, nor does it prevent GT from integrating new concepts and skills. It simply serves as tool for getting GT on the EBP map.

Rappel des sigles utilisés :
EBP = Evidence Based Practice - pratique fondée sur la preuve
TF = Traitement Fidelity
GTFS = Gestalt Traitement Fidelity Scale - échelle de fidélité gestaltiste

Critique

Tout le travail de Madeleine est remarquable. La principale critique méthodologique que je puisse faire réside au niveau du choix des experts :
- ce sont des personnes généralement anglophones ou au moins capables de s’exprimer fluidement en anglais, ce qui exclut a priori des personnes de qualité ne sachant s’exprimer dans cette langue
- ils sont sélectionnés principalement sur leurs contributions parues en langue anglaise (livres ou articles)...
Bien entendu et comme toujours nous avons affaire à une entreprise humaine qui, pour pouvoir être menée, doit accepter des approximations. C’est à mon avis la principale mais peut-être pas la seule.

Pour aller un peu plus loin il nous faut regarder les critères qui vont être choisis pour constituer l’échelle d’évaluation. Ceux-ci ont été rangés en 8 grandes catégories ordonnées sous les concepts clés sélectionnés pour définir la pratique de la Gestalt-thérapie.
Voici les 8 concepts clés retenus, le premier se déclinant par les 7 suivants.
- 1 - Accroître l’awareness de façon générale
- 2 - Travailler de façon relationnelle
- 3 - Travailler dans l’ici et le maintenant
- 4 - Pratiquer phénoménologiquement
- 5 - Travailler avec l’awareness corporelle
- 6 - Pratiquer en étant sensible au champ
- 7 - Travailler avec les processus de contact
- 8 - Etre dans une attitude expérimentale
Les critères pratiques dépliant concrètement ces concepts sont actuellement au nombre de 25 et ils vont faire l’objet de la prochaine publication de Madeleine Fogarty.

Néanmoins si l’on peut assez simplement tomber d’accord sur les concepts retenus pour définir la pratique de la Gestalt - à condition néanmoins de s’accorder au préalable sur la façon de définir une pratique phénoménologique ou l’ici et le maintenant, par exemple... - la façon d’y ranger les critères utilisés et de les expliciter va, elle, largement conditionner l’acceptation et l’usage de l’échelle de fidélité dans la communauté gestaltiste.
Travail à suivre...